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Il y a du nouveau, et pas à la fois.  Hier, j’ai bien sûr (vous commencez à connaître la rengaine), été distribuer des CV un peu partout, dans des bars, des pubs, des restaurants, et une ou deux pharmacies du coin que j’avais oubliées.  Je répétai ad nauseam cette phrase, un peu maladroite, mais qui a au moins le mérite de ne pas passer par quatre chemins :
«  –  Hola.  Quisiera saber si ustedes necesitan alguien para trabajar aquí. », i.e. « Bonjour, j’aimerais savoir si vous avez besoin de quelqu’un pour travailler ici »
La formulation laisse sous-entendre que je serais prêt à faire un peu n’importe quoi.  On me répond 80% des fois :
« - Lo siento, somos completo. », « Désolé, nous sommes complets. »
Et 20% des fois :

« No sé si necesitamos alguíen, pero voy a tomar tu curriculum », « Je ne sais pas si nous avons besoin de quelqu’un, mais je vais tout de même prendre ton CV. »

Cependant, hier, fait rarissime, un pharmacien me répond, l’air à demi-sûr, se demandant si je serais un bon candidat, que ça fait très longtemps qu’ils recherchent un technicien en pharmacie (en l’occurrence, moi !).  Il me dit aussi que s’ils ont à me rappeler, ils le feront très, très bientôt.  C’était hier avant-midi, et toujours rien.  Et l’ultimatum que je me suis fixé, ultimatum qui déterminera si je quitte Barcelone prématurément ou pas, approche à grands pas.

D’ordinaire, mon hyperactivité légère (auto-diagnostiquée, soit dit en passant) me sert à bien des choses : elle me permet de suivre mon imagination en constante ébullition, me donne l’énergie d’entamer plusieurs projets à la fois, de jongler avec des dizaines d’idées d’une seule main.  En ce moment, les évènements la musèlent, la confinent au tréfonds de ma caboche et la rendent incapable de s’exprimer.  C’est bien beau de travailler son tan , mais il manque quelque chose.

Je me sens un peu comme quand, à l’école primaire (tous s’en souviendront), l’heure de la récré approchait, et que tous les yeux étaient rivés sur l’horloge au dessus de la porte de la salle de classe.  Les six ou sept minutes qui nous en séparaient étaient les plus longues de la journée.  Moi, je regarde mon téléphone cellulaire depuis le 28 mai, et j’ai cette même impression que le sable coule trop lentement dans le sablier.

Il ne faut par contre pas croire que je suis malheureux ici : hier, en dévalant la Carrer de la Marina (magnifique boulevard qui unit le port olympique à la Sagrada Familia) et en chantant Give me the beat boys des Doobie Brothers qui jouait dans mes écouteurs, j’aurais pu difficilement pu être de meilleur humeur.  Cependant, une fois la playlist terminée, une fois mes yeux de retour sur mon cellulaire (pour ne voir aucun appel manqué), j’ai dû retomber les deux pieds sur terre.

Advenant que d’ici vendredi après-midi je n’aie reçu aucune nouvelle des employeurs à qui j’ai offert mes services, je devrai repartir dans ma caravane, « paqueter mes ptits », et me trouver un autre endroit.  Non seulement je trouverai (fort probablement) plus facilement un emploi dans cet autre pays, mais il y a fort à parier que les loyers y seront aussi plus bas.  Mon choix devra s’arrêter entre la Belgique, la France ou la Suisse, tous moins durement frappés par la crise que la péninsule Ibérique.

En attendant, je fais la « grosse vie sale . »  Je mange, écoute de la musique, me fais griller comme un lézard pendant des heures, flâne dans la (presque trop) belle Barcelone, et éreinte mon appareil photo.  En attendant, j’inonde le web de mes photos, de mes articles, de mes commentaires sur Facebook, en tapant du pied intérieurement.

En attendant, j’attends…

Depuis quelques jours, chose très surprenante à Barcelone, le temps est gris.  Un peu comme moi d’ailleurs.  Je me sens maussade, déçu d’avoir à affronter la dure réalité qu’est la crise économique.  Après avoir fait le décompte, j’arrive à un nombre qui m’effraie un brin moi-même : j’en suis à 13 CV distribués, aucune réponse.  Après être allé embêter quelques propriétaires de commerce du coin (pour leur offrir mes services), j’ai décidé de ne pas rentrer à l’appartement tout de suite, et d’aller prendre quelques photos.  J’ai flâné sur la plage, en essayant de me changer les idées un peu.

Pour écrire cet article, je suis attablé à un endroit que j’aime bien : je viens d’adopter un petit café-bar, la Terra Nosa, dont la porte est tout juste adjacente à celle de mon bloc-appartement. Ma rue, la Carrer del Almirall Churruca est un petit bijou de rusticité comme on n’en retrouve que trop peu chez nous. Sur la distance de 75 mètres que s’étend ma rue, on retrouve deux boulangeries, 3 épiceries, 2 banques (locales bien sûr) 4 magasins d’électronique pakistanais, etc.  Mon appartement, un estudio bajo, (littéralement « studio au sous-sol ») a été conçu et décoré par le propriétaire, un photographe/bricoleur/homme d’affaires/beau-parleur (ce dernier qualificatif seyant à merveille à la quasi-totalité des espagnols que j’ai rencontré).

Sarah-Ève et moi résidons dans la Barceloneta, un superbe barrio « coincé » entre le vieux port de Barcelone et la mer Méditerranée. Nous nous sommes installés à un moment bien particulier pour des étrangers (certains diront qu’il s’agit d’un bon timing, d’autres d’un bien mauvais…) : les festivités locales (célébrant, selon toute évidence, l’unicité et la solidarité régnant depuis fort longtemps dans la Barceloneta) étant à leur plus fort. J’ai enfin compris le vrai sens du cliché – qui n’en est finalement pas un – disant que les latins sont de gros, vrais et fiers fêtards. En guise de preuve à ce que j’avance, il suffisait de regarder par dessus son épaule pour voir la rue donnant sur la seule fenêtre de l’appartement inondée de mousse pour que les enfants puissent y patauger jusqu’aux petites heures du matin, celle communiquant avec la porte avant du bloc-appartement jonchée de bouteilles de cava (champagne local), de canettes d’Estrella (la Molson Dry locale), de résidus de pétards, de feux de Bengale et autres explosifs artisanaux. Des fanfares animaient aussi les quelques rues de la Barceloneta : ces-dernières m’ont gardé éveillé jusqu’aux premières lueurs de l’aube, tout en m’offrant un réveil-matin composé de trompettes, de trombones et de tambours, beaucoup de tambours. À un certain moment, j’ai même cru qu’un attentat kamikaze avait eu lieu à quelques mètres de notre logis : ce n’était en fait seulement (!) que plusieurs dizaines de pétards déclenchés au même moment (au beau milieu de la nuit), signe informant les fêtards les plus amochés qu’ils se devaient de remonter en selle, malgré leurs titubements évidents, malgré les rebords des fenêtres saturés de canettes/bouteilles à moitié pleines. Et ce, pendant 3 jours…

Jusqu’à présent, le seul point négatif de la situation géographique de l’appartement, mis à part l’humidité omniprésente (bien contrôlée par l’air climatisé et le déshumidificateur) : les cucarachas. Non, je ne parle pas de la sympathique chanson entonnée par Creton/Raynald dans La Petite Vie, mais bien des petites bestioles aux longues antennes, au corps souvent trop rigide pour être écrasées et qui ont réussi à faire grimper ma colocataire dans les rideaux du salon (qui se trouve à être aussi la cuisine, deux chambre à coucher, le vestibule, et la salle de bridge). N’entendant que mon courage, j’ai pris l’initiative d’envoyer Sarah-Ève acheter du « blatticide » pendant que je m’occuperais de traquer la bête. Nous avons finalement trouvé un spécimen vivant, alors que, Dieu ait leur âme, deux de ses collègues avaient déjà passé l’arme à gauche. Notre propriétaire, lorsque nous l’avons informé de ce léger détail, nous a répondu qu’il fallait s’y attendre, qu’un port est un port. Merci de ton aide Jordi.

Je fais ici un léger aparté : suite à une longue réflexion, je suis arrivé à la conclusion que le peu d’altruisme et d’empathie dont faisait preuve notre propriétaire était probablement dû au fait qu’il s’agit en fait de l’enfant-star (« Moi j’m'appelle Jordi, j’ai 4 ans et j’suis petit… ») trahi par la vie, avalant sa déchéance en faisant payer quiconque se trouve sur son chemin.

Hum Hum… Désolé. Nous disions donc… Oui : les coquerelles. Ça fait donc 2 jours et il n’y a pas eu de signe de rechute : touchons du bois.

Aujourd’hui, ma colocataire et moi sommes allés porter des CV un peu partout, sans trop d’attentes. La crise économique faisant particulièrement rage en Espagne, nous nous sommes donc tournés vers la quantité plus que vers la qualité. Dans mon cas, n’importe quel commerce s’approchant de ma définition de « pharmacie » ou de « restaurant » remplissait mes exigences. L’endroit où la chance a le plus semblé me sourire ne m’a pas procuré de réel turn on, si vous me permettez l’expression. Je m’explique : Sarah-Ève, qui a travaillé 2 étés dans un Club/Restaurant a proposé que nous allions y porter des offres d’emploi. Une fois les présentations faites avec les directeurs de l’établissement (alors qu’ils nous avaient tous déjà été présentés quand nous avions été prendre un verre à notre arrivée), celui dont l’opinion nous importait le plus regarda Sarah-Ève, faisant mine de ne pas trop la reconnaître. Lorsqu’il posa alors un œil sur moi, un « aah SI ! » convaincant se fit entendre, après qu’il m’eut offert un sourire digne d’une publicité Colgate. Il est important de préciser que cet homme portait ce qui me semblait être des bottes de cow-boy, une chemise serrée (presque autant que ses jeans) et marchait un peu comme un quelqu’un qui doit rapidement trouver les cabinets d’aisance.

Je me suis permis de citer Marie-Chantal Toupin intérieurement : « Hey le grand, regarde-moi dans les yeux. » Si j’avais été assez fluide en espagnol pour ne pas « m’enfarger » dans mes mots, j’aurais eu vite fait de lui expliquer que derrière cette façade quasi-parfaite se trouvent des sentiments fragiles, vrais, qu’il ne faut pas brusquer.

Nous revêtirons donc demain, encore une fois, notre costume de chasseurs d’emplois. Au menu : pain à hamburger au beurre, ½ verre de jus d’orange par personne et verres d’eau à volonté. Vivement l’appel du beau Rodrigo…

Cliquez ici pour voir la rue où nous résidons (zoomez au maximum pour vous promener dans les rues [Google Streets])