The Boss et moi avons visité d’autres contrées de Barcelone aujourd’hui. Il m’a susurré, de sa voix rauque et toujours juste, des mélodies toutes plus belles les unes que les autres. Il accaparait mon ouïe, tandis que je n’avais d’yeux que pour la beauté qui s’offrait à moi. Il m’offrait, des heures durant, ce métissage curieux, mais ô combien agréable que peut produire le fait de se promener dans Barcelone en écoutant en boucle tous les albums de Bruce Springsteen.
Quelques uns ont dû tomber dans le panneau, c’est certain. Ils ont dû croire que j’ai succombé à la crise économique, que j’avais accepté une place dans un bar louche, et que je m’étais fait « ami » avec le gérant de la place, surnommé The Boss. Eh non. Désolé.
La « rage » de Bruce Springsteen dont j’ai été victime s’explique par le fait qu’hier, aux alentours d’une heure du matin, luttant encore contre le décalage horaire, j’ai décidé d’écouter un film que j’avais en ma possession : Reign over Me. Je ne suis pas particulièrement amateur de films démagogiques (dont certains se font une spécialité), spécialement pas de ceux qui exposent la « misère » des États-Uniens, qui ont tout connu, tout vu, tout vaincu. Ce film, malgré le fait qu’il traitait – assez indirectement, c’est vrai - du 9/11, sonnait très juste, assez à mon goût en tout cas. Le personnage principal (interprété par Adam Sandler) et son trouble post-traumatique (qu’il étouffe en écoutant Bruce Springsteen) m’ont gardé les yeux grands ouverts jusqu’aux premiers chants des oiseaux.
Ce matin, The River, et Lost in the Flood ont donc servi d’accompagnement à mon œuf et à mon café.
Ne m’attendant même pas à recevoir un quelconque appel pour un emploi, j’ai donc investi toute ma journée dans le tourisme. Durant cinq heures, sans arrêt, j’ai chargé la carte mémoire de mon appareil photo de clichés de la Plaza de Catalunya, du Parque de la Ciutadella, et du Parque Montjuic. Le but ultime de ma visite étant d’aller faire un tour au MNAC (Museu Nacional d’Art de Catalyna [que le guide Routard désigne comme le plus beau musée d'art roman du monde !]), j’avais prévu faire quelques détours, éviter les grandes artères, et flâner un brin, comme j’aime tant le faire depuis mon arrivée ici.
Une fois arrivé dans lesdits détours, j’ai décidé de faire d’autres détours, et de voir ce qu’il y avait un peu plus loin. Je me suis finalement retrouvé dans un magasin de disque – à plus de 6km dépassé destination finale – à chercher des disques d’un groupe mexicain connu de moi seul. Il est important de mentionner que je n’avais aucune espèce d’idée de l’endroit où je me trouvais (sinon que le magasin de disque s’appelait « Carlito’s CDs »), que le temps filait à toute allure, et que, comble de malchance, Carlito n’avait aucun disque de mon groupe mexicain.
19h23, arrivée à la porte du MNAC, je jette un coup d’œil à l’horaire : 8h – 19h. Bon, au moins je me serai un peu musclé les fessiers et travaillé mon bronzage (comme s’il était vraiment en danger ici).
Je dois faire un aveu (dans cette tribune des plus privées…) : je me doute de ce que les gens autour pensent de moi quand je prend des photos. Les photos de monuments seuls ne m’intéressent pas plus que ça, les photos de chutes d’eau, de couchers de soleil ou de chiens qui font des backflips n’allument rien en moi. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens, et le contexte dans lequel ils sont placés. Par exemple, aujourd’hui, j’étais sur un promontoire d’où on peut quasiment voir Barcelone en entier. Je sais que je suis, dans le même après-midi, probablement le cinquantième à prendre cette photo, et que le contenu des cartes mémoire de ces cinquante personnes pourrait être échangé sans que personne ne s’en rende compte, ni ne s’en choque. Les sujets de photos qui sont, à mon avis, les plus propices à faire des photos réussies (et uniques) sont les êtres humains, en particulier les jeunes enfants. Mis à part quelques exceptions, ces derniers n’ont pas conscience du fait qu’il faut se donner un air, ou être gêné, ou agir à la blague sur une photo. Ils ne remarquent souvent même pas qu’on les photographie. Les adultes aussi font d’excellents modèles, mais il est beaucoup plus gênant de demander à un étranger « Faites comme si j’étais pas là, vous paraissez bien à cet endroit, je vais prendre 70 photos de vous. »
Il y a par contre toujours des « dommages collatéraux » à agir ainsi, i.e. les parents, ou leurs amis, qui voient mon manège. Ces derniers froncent les sourcils, paraissent sceptiques, voire outrés, de me voir aller. Je fais donc un mea culpa : j’ai l’air d’un pas fin, et je m’en excuse.
Je vous concède que ma journée ne fera jamais un épisode de Twenty-Four, mais pour moi, ça fait la job.