Un fait intéressant auquel j’ai songé aujourd’hui, concernant un mot de la langue espagnole, me fait penser à notre situation actuelle. Le verbe esperar, en espagnol, possède deux significations qui, en français, sont très distinctement séparées. L’une, très semblable à son équivalent français, veut dire « espérer », et l’autre « attendre ». En ce moment, j’attends le propriétaire (Jordi, ex enfant-star) de mon appartement dans un parc à quelques mètres de la porte de mon appartement, et j’espère qu’il arrive bientôt. J’attends qu’il vienne régler le problème de reflux d’égouts partout dans l’appartement, et j’espère que les odeurs nauséabondes seront éliminées d’ici l’heure où nous prévoyons aller au lit. J’attends sur un banc de parc, ordinateur portable sur les cuisses, lettre de résiliation de bail dans mon sac, et j’espère que les 6 raisons que Sarah-Ève et moi avons clairement énumérées dans la lettre suffiront à ce que le propriétaire nous rende (en partie du moins) notre dépôt de 850 euros (+/- 1360 $ CAD). J’attends, et j’espère, pour faire changement.
Le fait est que, à partir du moment où la décision de quitter notre estudio bajo a été prise, bizarrement (et heureusement ?), les problèmes concernant le logement n’ont cessé de s’additionner. Les fusibles ne cessaient de sauter, même en pleine nuit, nous trouvions de plus en plus de coquerelles dans les tiroirs de la cuisine, les problèmes « d’odeurs de plomberie » prenant une ampleur déconcertante, nous passions le moins de temps possible dans l’appartement. Les fusibles ne pouvant rester en position « marche » plus de quelques heures consécutives, nous ne pouvions donc cuisiner, faire une brassée de lavage, ou être sûrs de garder quelque nourriture périssable que ce soit dans le réfrigérateur.
Ce matin, après m’être déversé quelques cafés dans le gosier, Sarah et moi nous sommes mis en marche pour un grand ménage, advenant que le propriétaire décide d’user de l’argument « propreté » pour expliquer le problème de blattes (même si, avant le ménage, rien ne pouvait laisser croire une telle chose). Le propriétaire s’étant engagé à nous envoyer un message texte aux alentours de 14h pour nous annoncer sa venue, et considérant qu’il était seulement midi, nous avons décidé d’aller à la plage, toute proche, tuer le temps.
- 16h10 : aucune nouvelle de Jordi. Nous l’appelons, chacun de notre cellulaire respectif (dans le cas où il dirait qu’il n’était pas sûr du numéro).
- 17h30 : toujours aucune nouvelle, l’appartement empeste de plus en plus. Il y maintenant une invasion de vers de terre sur notre plancher : nous n’enlevons plus nos souliers à l’intérieur de l’appartement. Sarah-Ève décide d’aller prendre une douche, elle sens que tout empeste.
- 17h45 : L’eau contenue dans les renvois de tout l’édifice est éjectée par le débit de l’eau de la douche, le tout sort par notre tuyau de laveuse, en plein milieu de la cuisine. Le dessous de mon lit est inondé et j’ai tout juste le temps de retirer mon power supply d’ordinateur de sol, afin d’éviter que mon ordinateur ne saute . Septième appel à Jordi, toujours aucune réponse. Nous désertons l’appartement.
- 18h45 : Jordi nous appelle, il sera à l’appartement vers 20h.
- 20h10 : Jordi arrive à l’appartement, là commence la deuxième partie de l’article.
Oups
Notre propriétaire entre et constate l’ampleur des dégâts : notre plancher à des allures d’une certaine colline au Viet-Nam après le passage des américains (si nous remplaçons les être humains par des lombrics, bien sûr). L’odeur assez poignante ne semble pas incommoder les narines de fer de notre proprio : son faciès semble dire que nous « beurrons un peu épais ». Il appelle cependant el presidente, le responsable du bloc, ce que j’ai compris comme étant un locataire désigné pour régler les problèmes avec l’administration et avec le concierge. Ce dernier, un homme d’à peu près 75 ans, debout dans le cadre de notre porte (en caleçons), nous dit qu’il n’y peut rien, que tous les voisins éprouvent le même problème.
Une fois le presidente parti, Sarah-Ève et moi donnons notre lettre à Jordi, laquelle lui indique que nous désirons quitter le logement, que nous ne sommes pas satisfaits des conditions sanitaires. De plus, nous lui disons à quel point nous sommes déçus de la communication entre les deux partis, à quel point son manque de réceptivité a nui à notre bien-être dans son logement.
Nous croyant « blindés » en ce qui concerne l’argumentation, nous ne sommes pas trop nerveux. Le seul élément de stress provenant du fait que seul le propriétaire peut décider du montant du dépôt qui nous reviendra, et que les derniers locataires ne nous avaient pas décrit Jordi comme très « réceptif » aux circonstances exceptionnelles.
Il nous expliqua donc, avec une langue de bois digne des plus grands politiciens, que rien n’était de sa faute. Que les coquerelles s’étaient installées suite aux problèmes d’eau, qui étaient bien sûr à 100% la responsabilité de la ville. Aussi, les problèmes d’électricité étant dûs à des fuites d’eau entrées en contact avec des fils traînant sur le sol, il ne pouvait rien pour nous. Afin de se faire paraître encore plus gentil et paternel avec nous, Jordi nous invite même à passer les prochaines nuits chez lui (il ne manque cependant pas de répéter à plusieurs reprises « connaissez-vous beaucoup de propriétaires qui feraient ça, vous ? »).
Je met donc sur la table le point, irréfutable à mon avis, que nous l’avons appelé à plusieurs reprises, depuis la veille, et que, quand il ne reportait pas nos rendez-vous à plus tard, il ne nous rappelait pas.
Là commence le chapitre que j’ai nommé « Antoine jette le bébé avec l’eau du bain . »
Pour expliquer son manque d’assiduité au téléphone, il nous explique que la sœur de sa tante est décédée aujourd’hui, et qu’il ne pouvait pas nous rappeler pour cette raison.
Moi, toujours un peu sur mes gardes (et surtout que la veille, il nous avait dit la même chose pour reporter notre rencontre), je sens l’excuse facile d’écolier qui n’a pas remis son devoir, et invoque la mort d’une lointaine tante germaine. Je lui répond donc :
«Tu nous as dit la même chose hier ! Ta tante n’a surement pas pris 2 jours à mourir ! »
Oups.
Mon vocabulaire trop peu riche m’a un peu coincé à ce moment, car mes propos n’ont pas seulement dépassé ma pensée, ils sont carrément passés à côté. Je voulais lui dire que, quand il est question d’affaires, de gros sous, il faut généralement laisser ses histoires personnelles à la maison. Je voulais aussi dire que de nous envoyer un message pour nous dire qu’il nous donnerait des nouvelles plus tard, qu’il était occupé, n’aurait pas été trop forçant. À la place j’ai échappé ces mots trop crus, trop durs.
Il me répond donc :
«¡ Que insensible eres ! », i.e. « Tu es tellement insensible ! », avec raison.
Il s’est donc mis à parler exclusivement avec Sarah-Ève, évitant avec grande attention tout contact visuel avec moi. Il s’est mis à lui dire que nous pouvions discuter argent, si Sarah le voulait. Aussi, il nous a sagement dit que que dans la vie ça ne marche pas comme ça, on ne s’en va pas quand ça ne fonctionne pas.
Nous en sommes donc là, les semelles clapotant dans le jus de vers, une drôle d’odeur flottant dans l’air (odeur que j’ai baptisée « Monsieur Merde », i.e. un mélange entre du M.Net et … ce qui jonche notre plancher )», et un verre de sangria à la main pour noyer nos soucis.
Je n’ai pas vraiment pris de photos ces derniers jours, pour cause de circonstances exceptionnelles.
Si dans les prochains jours nous n’arrivons à rien avec notre règlement de bail, nous avons toujours un numéro de dernier recours où appeler. Une cuisinière d’un petit restaurant mexicain un peu sombre nous a tendu, à notre grand étonnement, la carte de la délégation générale du Québec en Espagne, située à Barcelone, à moins de deux kilomètres de notre appartement.
Comme quoi (gare au cliché !), le monde est petit.