Je me surprends parfois.  En effet, j’ai passé les deux dernières journées en compagnie d’un gars de mon âge, un peu perdu (comme moi), un peu en recherche d’interactions sociales (tout comme moi, encore une fois), Ontarien.

Je blague, bien sûr.  Je n’ai aucun (presque ?) préjugé envers les ontariens, mais ce gars-là, Erick, n’en attire décidément aucun.  Accompagnés d’une franco-ontarienne d’Oxbury, Priscilla, nous nous sommes dirigés (pour ma part une deuxième fois) vers Grenade.  Je n’y étais allé que pour quelques heures, et il me restait tant de choses à y voir.  La veille, j’ai fait un tour à la Feria du Carnaval de Malaga afin de voir un peu comment on s’y prenait ici.  Chariots de dragons en feu, montagnes de plumes de paons, clowns, parade de femmes de 75 ans déguisées en Elvis Presley, tout y était.  Ou presque, j’ai attendu, les yeux pleins d’étoile, que le Bonhomme Carnaval se pointe le bout du nez, en vain.

Pour l’instant, j’ai par contre bien d’autres choses à penser.  Il se peut que j’aie à changer de logement, et ce, très rapidement.  En effet, la résidence ou j’habite, franchement loin de tout, a un peu « pris le bord. »  Comme j’en ai parlé plus tôt, l’ensemble de Malaga est en restructuration (l’instauration d’un réseau de métro y est pour beaucoup), et le réseau de transport en commun est franchement déficient par endroits.

La raison pour laquelle je dis cela est que la ville n’a mis à la disposition de mon quartier aucun moyen pour rentrer s’y rendre (à partir du centre-ville) après 22h45.  Ce fait s’avère très frustrant pour moi car j’habite à seulement 5 km du centre ; cependant, une bonne partie du trajet n’est pas réellement praticable à pieds puisque les trottoirs sont occupés par nombre de pelles mécaniques, de grues et de trous béants.  Je me retrouve donc dans l’obligation de prendre le taxi, ce qui, à 8 euros (12-13 $) par aller-simple, peut contribuer à une facture plutôt salée à la fin du mois.

Tout cela pour dire qu’en dehors de mes colocataires « chain smokers » et un peu trop fanatiques de Beyonce à mon goût, du manque criant de services en matière de transport en commun, le quartier que je reluque est franchement mieux.  Les logements y sont (nettement) mieux aménagés, les prix encore moins chers que ceux de la résidence ou je suis présentement, et tout est conçu pour le déplacement à pieds.

Le quartier en question se nomme « El Centro Historico ».  Les malins d’entre vous auront compris qu’il s’agit du centre historique de la ville, à moins de 10 minutes à pieds des ruines arabes, à 10 minutes à pieds de la plage, à 3 minutes de la centrale d’autobus, etc.  Je dois le crédit de cette trouvaille à Erick, qui m’a fait visiter son appartement : deux télévisions, une laveuse, un très bon internet, un four, une jolie salle de bain.  Ce sont toutes des choses que je ne possède pas actuellement dans ma résidence.  Et il paie 30 euros de moins que moi par mois.

J’étais cependant très nerveux à l’idée de résilier mon contrat de résidences, de peur de perdre mon dépôt (qui, comme tous les dépôts dont j’ai entendu parler en Espagne, est démesurément grand).  Par contre, il faut croire que j’ai des talents d’acteur hors du commun : moyennant une visite à la directrice des résidences (mélodramatique à souhait), je me suis sauvé avec une un délai d’à peu près 3 jours pour quitter les lieux, en récupérant bien sûr mon dépôt.

Je me vois donc, à l’heure où j’écris ce texte, dans l’obligation de me trouver un chez-soi, pas trop cher, pas trop laid, pas trop malpropre, bien localisé.  Je ne suis pas exactement sorti du bois.

Cette fois-ci, j’ai vu du pays.  Vendredi dernier, je suis allé passer à la journée à Granada, alors que j’ai passé la journée de dimanche à Ronda.

Granada possède le monument le plus visité d’Espagne : l’Alhambra.  Il s’agit d’une « ville » arabe fortifiée perchée au sommet de la colline de Sabika ; j’ai pu y voir les palais Nasrides des différents souverains arabes qui y ont régné entre le VIIIe et le XVe siècle, l’Albaicin, l’Alcazaba et les jardins de Generalife (à ne pas prononcer à l’anglaise « General Life » comme moi, ce qui m’a valu un petit rire hautain d’une guide…).

C’était beau, vraiment très beau.  Le seul hic, à mon avis, c’est que l’endroit est tellement touristique qu’il paraît un peu aseptisé, et n’a donc pas tout le cachet qui lui revient.  Malaga, en comparaison, possède aussi de très belles ruines Maures, mais elles sont nettement moins visitées.  Elles sont aussi plus effritées, plus « sur le rough », moins bien indiquées, et c’est là ce que j’aime.  À Grenade, il y un « irritant » de taille auquel on ne peut pas échapper : il faut entrer à des heures bien précises dans les monuments, sans quoi ce serait le capharnaüm et il pourrait y avoir du vandalisme.  À ces heures-là, il y a donc une marée de touristes, dans mon cas un groupe de Chinois devant et d’Allemands derrière.  Malgré tout, je suis très heureux d’avoir vu ce que j’ai vu, et j’y retournerai sans aucun doute avant mon départ.

Ce qui est bien dans le fait de visiter fin seul, c’est qu’on peut aller où on veut, visiter ce qu’on veut, et s’arrêter boire une petite mousse quand on le veut bien.  Bien sûr, considérant que les seuls êtres vivants à proximité lors des visites sont bien souvent des chats (mis à part à Grenade, où c’est la haute saison touristique tout l’année), la conversation est assez limitée, mais ça me va (pour l’instant  du moins).

En comptant ma promenade d’hier dans le quartier où j’habite,  je peux estimer à plus ou moins 73 le nombre de fois où je me suis perdu depuis que je suis arrivé.  À Grenade, j’ai passé à un cheveu de manquer le dernier autobus me ramenant à Malaga.  En effet, dans les villes que j’ai visitées, au moment où elles ont été bâties, le modèle de rue quadrillé et cartésien tel qu’on le connait ne semblait pas être particulièrement à la mode.  J’ai donc découvert l’existence de culs-de-sac optionnels, de semi-rond-points, de rues camouflées en entrées de maison, etc.   Je dois avouer que toutes les fois où je me suis dit « cette rue va me ramener où j’étais, elle remonte vers le nord » je me suis encore retrouvé 5 km plus bas (dans la direction opposée, bien évidemment).

Ronda est une ville qu’on peut qualifier d’antique (fondée au VIe siècle avant J.-C.), bien que peu populeuse aujourd’hui encore (autour de 36 000 habitants). Lors de cette visite, on peut dire que j’ai testé mes limites.  La ville est bâtie à cheval sur un ravin plongeant à plus de 100 mètres.  Dans ce ravin coule une petite rivière zigzagante (qui semblait petite de mon point de vue, du moins) et qui me rappelait étrangement lorsque le coyote, dans Bugs Bunny, tombait de la falaise et faisait un petit « pouf » de fumée en s’écrasant sur le sol.  J’y ai testé mes limites car j’ai le vertige : ce dernier m’empêche habituellement de faire autre chose que les autos tamponneuses à la Ronde… vous voyez le genre.  Cependant, cette fois-ci, je ne voulais pas regretter de ne pas être allé jusqu’au bord, et j’ai donc pris plus de 300 photos  un peu partout, où je ne me serais normalement jamais aventuré.  Ce qui est époustouflant à propos de Ronda, c’est que la vieille ville est située de l’autre côté de la falaise, et qu’il n’existe que deux manières de s’y rendre.  Il y a tout d’abord un tout petit pont romain (auquel je ne faisais pas plus confiance qu’au viaduc de la Concorde…), et le Puente Nuevo : sans contredit le symbole de cette cité.  Ce pont est tristement célèbre pour être le lieu où les réfractaires au régime Franquiste (lors de la guerre civile Espagnole) étaient  balancés vivants au fond du ravins.

J’ai aussi appris une bonne leçon : ne rien prévoir un dimanche quand on est en Espagne.  Les Espagnols vivent à leur petite vitesse, rien n’est ouvert le dimanche, ou presque.  Par exemple, le bureau des étudiants internationaux (qui sert entre 300 et 400 élèves par semestre) est ouvert 3 heures par jour, 3 jours par semaine… Les attractions touristiques, nettement moins pires, ne font par contre pas des pieds et des mains pour ouvrir leurs portes les fins de semaines.  J’ai donc eu la chance (!) de visiter le musée des bizarreries de Ronda (le Museo Lara) : ce musée se spécialise en machines à coudre, en appareils photos de collection, en instruments de torture et en créatures magiques de toutes sortes.  Le propriétaire du musée est un homme riche (et apparemment un peu illuminé) de Ronda courant les ventes aux enchères d’Europe qui décrit son musée comme un lieu « thématique », comme pour justifier le manque de cohérence de sa collection.  Néanmoins, je ne peux nier que c’était plutôt divertissant (mis à part la salle de machines à coudres…).

J’ai aussi eu droit à la Plaza de Toros de Ronda, la plus ancienne d’Espagne, et au musée du Taureau que l’Arène abrite sous les gradins.  Je ne pensais jamais mettre les pieds dans un musée du taureau, mais bon… C’est fait !

Il me restait un peu de temps, et j’hésitais entre visiter le musée de la chasse (une collection d’animaux empaillés, quoi…) et le musée des Bandidos, des pirates Andalous autrefois célèbres pour leur cruauté.  Ce musée (qui m’a paru le mieux adapté à mes intérêts), quoique intéressant, possédait seulement 2 salles et demi (la troisième étant grande comme un garde-robe à souliers).  C’était bien, mais un peu court.  En sortant, dans la boutique du musée, mon œil a sérieusement louché sur une Navaja Andalouse (que j’ai finalement achetée), une sorte de poignard courbé artisanal.  Maintenant, c’est Watch Out les guides touristiques qui veulent m’arnaquer, héhé.

Disons seulement que je me vois dans le devoir d’y retourner un jour ouvrable.

N.b. : En Espagne, le terme « ouvrable » peut aussi s’appliquer à une ville, apparemment.

Ce matin, réveil très matinal (sentez le sarcasme) : 11h30. À mon grand bonheur, il s’agissait du premier jour de soleil depuis que je suis débarqué ici : il faisait donc autour de 20 degrés, très confortable. Trente minutes plus tard, j’étais dans l’autobus en direction du Centro de Malaga, là où se trouvent les monuments d’intérêt, les musées, quelques plages, etc.

N’étant pas encore tout à fait bien réveillé, et un peu blasé de n’avoir encore parlé à personne de la journée, je me met à faire des grimaces, dans l’autobus, à un petit garçon dans sa poussette, âgé peut-être de 2 ans et demi. Le jeu dura quelques minutes, jusqu’à ce qu’une dame âgée, assise tout juste devant moi, se fâcha, croyant que je me moquais d’elle à son insu. Pourtant, je les trouvais drôles, moi, mes imitations d’orignal…

Une fois débarqué, je sortis mon Routard et feuilleta le (trop) peu de pages qui parlent de Malaga : mon choix s’arrêta, en guise de première visite, sur la Cathédrale surnommée la Manquita ,« la Manchotte », puisque la construction d’une seule de ses deux tours n’a été achevée, malgré le fait que les travaux aient été entâmés au XVe siècle.

Avant de me diriger vers la Cathédrale, je pris la décision de faire quelques détours afin de trouver un endroit où je pourrais dénicher une petite carte touristique du centre-ville, en vain. Une fois arrivé devant la cathédrale, un homme un peu âgé m’aborda en me montrant un plan touristique, exactement ce que je cherchais. J’accepte donc, pensant qu’il attendait une quelconque rémunération (je lui en aurais donné 50 sous, considérant qu’il s’agissait d’une photocopie d’un plan municipal destiné aux touristes, donc gratuit). Cependant, il me fit signe, après m’avoir donné le plan, de le suivre et me dit qu’il voulait me montrer « el barrio Andaluz » (le quartier Andalou traditionnel). Un peu méfiant, je lui fis signe que j’étais capable de déambuler seul dans les rues, mais il insista. M’appuyant sur le fait qu’il était habillé dans les teintes des employés municipaux qui arpentent continuellement les rues, je lui demandai s’il travaillait pour « el ayuntamiento », i.e. s’il était un employé municipal. Ce-dernier me répondit que oui, et que cela faisait plusieurs années qu’il prenait un grand plaisir à faire découvrir Malaga aux touristes.

Je décidai donc, non sans prendre certaines précautions, de le suivre, et je me dis que si la promenade s’enfonçait un peu trop dans des recoins sombres, je cesserais de le suivre. Il me montra donc le théâtre Cervantes, des églises Maures du XI-XIIe siècle, etc. Un peu plus tard, il se mit à m’attirer dans des rues de plus en plus sinueuses, de toute évidence en dehors de la zone touristique « classique .» Je lui dis donc que je préférais ne pas trop m’éloigner de la cathédrale, et que j’avais un itinéraire de visite fixe, en faisait mine de m’éloigner. Il me dit, un peu énervé, que la cathédrale se trouvait tout juste au bout de la rue sur laquelle nous sommes, et que nous arrivions bientôt à notre point de départ. Loin d’être rassuré, je marmonnai un « d’accord », tout en enfonçant mon portefeuille dans ma poche de devant, en m’assurant que tous les compartiments de mon sac à dos étaient bien fermés. Anticipant le pire, je me mis aussi à tenir le sac en question contre ma poitrine. N’étant pourtant pas d’une nature paranoïaque, cette fois, je ne pensais qu’aux nombreuses histoires « d’horreur » d’étudiants un peu candides s’étant fait voler leur sac dans des ruelles sombres d’Amérique du Sud.

Cela faisait peut-être 20-25 minutes que nous marchions dans des rues sans nom. Je me réconfortais en voyant des familles locales marcher un peu partout, et en me disant que personne ici ne pourrait assister à une agression gratuite sans rien faire. Il s’arrêta donc tout proche d’une fontaine, posant son pied sur le rebord. La ruelle formait un cul-de-sac, et nous y étions seuls. Il me regarda, gentiment, et me dit : « Ahora, vas a tener que pagarme » (Maintenant, tu devras me payer).

Je lui dis que je n’avais qu’un billet de 20 euros : quelle erreur. Il me répondit que cela suffira, mais que bien des touristes donnaient nettement plus. Je rétorquai donc que je suis un étudiant, et que ce billet de 20 euros représente deux jours de nourriture pour moi, et que je ne peux me permettre de lui en donner la totalité. Je lui demandai donc, plein d’espoir, s’il avait de la monnaie, ce à quoi il me répondit qu’il avait, tout au plus, une cinquantaine de sous dans ses poches.

Je fis donc un pas de reculons, en lui disant qu’il était hors de question que je lui donne un tel montant pour une visite qui ne m’avait d’ailleurs pas appris grand chose. Il sortit donc une poignée de pièces de ses poches : à l’oeil, j’estimais à 3 euros, maximum. Je lui dis que ce n’était pas suffisant, et fis un autre pas de reculons. Il s’approcha donc davantage, et me sortit deux autres pièces de ses poches, cessant tout à coup de sourire. Il ajouta, un brin ferme, que c’était son gagne-pain, et qu’il en avait besoin pour manger. Moi, un peu naïf, un peu trop gentil, ( un peu touriste, quoi ! ), je lui tendis le billet de 20 euros, et récupéra sa monnaie, commençant déjà à m’éloigner.

En voyant que je m’en allais, il se mit à me héler, voulant attirant mon attention. En me retournant, je vis sa main bien tendue vers moi, exhibant un sourire fendu jusqu’aux oreilles… Je me suis alors dit que ce serait la dernière fois que je me ferais avoir, « comme un bleu », de la sorte.

Par la suite j’ai parcouru le musée Picasso, et fit un petit « shooting » photo sur la plage… Demain, je me dirige soit vers Grenada, soit vers Ronda. Dans les deux cas, il s’agit d’un trajet d’autobus d’autour de 2h-2h30, et il paraît que ces deux villes sont toutes autant à couper le souffle l’une que l’autre. Je verrai une fois là-bas !

Il fait encore gris dehors. Je me sens, de mon côté, nettement moins gris que la dernière fois. Peut-être cela a-t-il un lien avec le fait que beaucoup d’incertitudes se sont effacées aujourd’hui.

En passant, désolé pour le titre en anglais, c’est en fait un titre de chanson de John Lennon qui m’est venu à l’esprit lorsque je cherchais lorsque je cherchais un titre à cette chronique !

Comme on me l’a répété ad nauseam, je suis finalement sorti de chez moi ( pour une autre raison que d’aller à l’épicerie m’acheter mon nécessaire à croque-monsieur ). J’ai marché, pris quelques photos, et suis allé à l’Université faire un peu de repérage.

Bien honnêtement, je suis conscient que les photos ne sont pas excellentes, mais je voulais tout de même partager un peu l’environnement dans lequel je suis immergé. Malaga est une ville de toute beauté, mais qui n’est pas particulièrement à son meilleur par les temps qui courent. Depuis que je suis arrivé, j’ai vu – au bas mot – une douzaine de grues et une vingtaine de pelles mécaniques éparpillées à gauche et à droite dans la ville. Bien sûr, il y a pire. Par contre, il faut comprendre que l’installation d’un métro dans une ville âgée de 2800 ans exige beaucoup, beaucoup de temps. Il ne faut pas égratigner tel ou tel monument, on ne peut pas détourner telle ou telle rue, et pour cette raison, c’est long, c’est laid, et ça pue. Les quartiers qui ne sont pas touchés par les travaux majeurs sont en mesure de montrer la beauté exquise que cette ville a à offrir. Les panoramas, même au beau milieu des zones de construction (comme le montrent les photos plus bas), sont à couper le souffle. Les maisons juchées sur les montagnes, comme accrochées de peine et de misère, rappellent un peu (à mon avis), des maisons d’Amérique du Sud installées en milieu montagneux.

Pour se rendre à l’Université, à mon grand étonnement, il n’y a pas d’autobus. Bien sûr, des lignes parcourent le campus et les différentes facultés, mais aucune des deux lignes concernées ne se rendent dans le coin où j’habite. Ponctuel comme je suis, il semble bien que les 20 minutes qui me séparent (à pied) de ma faculté mettront à l’épreuve mes performance à la course à pied.

Par moment, il vaut mieux être sourd que d’entendre certaines choses. En me préparant mon petit souper, il y a quelques minutes, une phrase que mon colocataire a prononcée m’a rappelé un français, il y a quelques années, qui appelait les Québécois « des colonisés .» Sans aucune pointe de méchanceté, Felipe (c’est le nom du colocataire concerné) me dit :

-   Au Canada, vous êtes une république ou…Non, une colonie, c’est ça ?

-   Mmmmh, non, on est un pays qui fait partie du Commonwealth.

S’en suivent quelques explications sur ce qu’est le Commonwealth, sur l’Australie, etc. Il ajoute finalement :

-   Et, c’est vrai que vous et les États-Unis allez bientôt entrer en guerre ?

J’étais un peu, comment dire… exaspéré. Mais bon, il vaut mieux en rire que d’en pleurer !

Sur ce, demain, je visite sérieusement ! J’espère pouvoir ramener de meilleurs clichés, s’il la météo le permet finalement !



Dimanche 24 Janvier 2010, il fait plutôt bon à Malaga, la résidence où j’habite est plutôt jolie, et le beurre d’arachide que j’ai amené avec moi me fait un peu de bien, mais je dois avouer que j’ai le blues, les boules, le cafard.

Mon état d’âme est complètement différent de celui dans lequel j’étais cet été à Barcelone : plusieurs facteurs semblent en cause. Ici aussi, à Malaga, c’est l’hiver. Bien sûr, ce n’est pas la même chose que chez nous, mais il fait quand même frais (15-20 °C), et je pourrais jouer avec l’argument (chochotte direz-vous) de « micro-down » saisonnier. Aussi, sans vouloir sombrer dans le mélodrame, tout juste avant de partir pour l’Europe, mon chien (qui me suivait depuis mes 6 ans, alors que j’en ai aujourd’hui 20) a passé l’arme à gauche. Finalement, le dernier point (et non le moindre) : j’ai laissé une moitié de moi de l’autre côté de l’Atlantique. Cette moitié est finalement nettement plus considérable que ce que j’anticipais, d’où le blues actuel…

Dans le but de ne pas auto-saboter ce projet sur lequel je planche depuis plus d’un an, j’essaie malgré tout de rester positif. Comme je l’ai mentionné plus tôt, le logement où j’habite est confortable, salubre (cette fois-ci !), et plutôt bien localisé. Aussi, les gens avec qui j’habite, trois espagnols de souche, sont fort aimables malgré le fait que le choc des cultures fasse parfois des étincelles. En effet, il est socialement accepté, ici, de fumer clope après clope dans la cuisine/salon commune (alors que ma porte de chambre y est tout juste adjacente) sans demander l’avis de ses colocataires. Il est assez désagréable, me semble-t-il, de se réveiller en toussant parce que l’odeur de cigarette envahit sa chambre.

Le jet-lag est long, très long à rattrapper. Hier soir, je me suis endormi aux alentours de minuit, heure de Montréal (donc 6h du matin, heure locale !). Je pourrais toujours jeter le blâme sur la performance parfaite du Canadien et sur la diffusion internet impeccable de CKAC dudit match, mais je n’oserais m’y abaisser. Je me lève donc aux alentours de 8h45, heure de Montréal (soit 14h45, heure locale), pour réaliser que j’ai perdu la moitié de ma journée à me retourner dans mon lit à me dire qu’il est trop tôt pour se lever. Je me déculpabilise en disant que j’ai droit à cette paresse, que le décalage horaire m’y autorise et que cet écart de rythme circadien n’est que passager.

Quand l’appétit va, tout va. Ce n’est que trop vrai. Depuis 3 jours, je n’ai été capable d’avaler que 2 repas ; la fin du deuxième refroidit actuellement à la droite de mon clavier, incapable de me faire saliver. Je remercierai tout de même le fromage Cheddar orange et le beurre d’arachide crémeux de m’avoir gardé en vie !

Fatigue oblige, je me retrouve souvent dans ma chambre, accompagné des nombreux films que j’ai emmenés. Ceux-ci s’avèrent être un refuge confortable, un des seuls capables de me changer un tant soit peu les idées.

Je sais que je possède un talent confirmé pour le chialage, la plaignardise et la geignerie (et autres synonymes de mon cru). Je sais aussi à quel point je suis actuellement au beau milieu d’un triste étalage de ce talent. Néanmoins, je crois – et j’espère – que cette « bougonnerie » s’estompera sous peu, au profit d’un engouement pour cette ville magnifique qu’est Malaga.

En effet, le relief d’ici, coupé au couteau, rappelle un peu par endroits, à sa manière, d’anciennes carrières dynamitées. De nombreux paliers sont présents, offrant un relief hors du commun, saccadé et irrégulier. Je n’ai pas encore visité la vieille ville (qui se trouve à 4 km de ma résidence), mais j’ai de bonnes raisons de croire que je n’en aurai pas fait le tour de sitôt. En effet, lorsque j’ai appuyé sur la touche « Attractions Touristiques et Culturelles à proximité » de mon GPS, plus d’une quarantaine de résultats sont apparus.

Pour l’instant, je crois que c’est tout. Je n’ai encore pris aucune photographie, météo exige (il a plus toute la journée d’hier), mais je corrigerai le tir sous peu !

En attendant, je crois que je vais aller me reposer un peu…

En ma position de king des analogies douteuses, je vous dis cela : si mon voyage avait à être une sauce pour des McCroquettes, ce serait sans aucun doute de la sauce aigre-douce.

Pourquoi ?  Hé bien pour plusieurs raisons.  Je n’arrive pas à identifier précisément le goût que ces trois semaines passées à l’étranger me laissent en bouche.  On distingue aisément le goût amer – quand je vais voir le solde de mon compte en banque – qui me fait pincer les lèvres tant il est prononcé.  On retrouve aussi des teintes sucrées et agréables pour le palais, lorsque je songe à ma visite du Parc Güell, du MNAC, et du musée Picasso… lorsque je m’imagine de retour sur la plage de la Barceloneta.

Fait comique et à la fois, tellement caractéristique de moi : j’ai passé la journée d’aujourd’hui, 18 juin, à flâner dans le Parc Güell, une des nombreuses merveilles imaginées par Gaudi.  En me levant ce matin, alors que je décidais que j’allais faire de ma journée, je me suis dit que je ne pouvais pas partir sans avoir vu ce parc connu mondialement, classé comme patrimoine mondial de l’UNESCO.  Je croyais cependant que nous étions mercredi, grâce ma notion du temps à toute épreuve, et le fait que je n’ai jamais les « deux pieds dans la même bottine. »  Ce faisant, je quitte demain midi, mon appartement est une vraie « dompe » (il y a du riz aux tomates sur les murs de ma cuisine… fait inexplicable), j’ai plusieurs petits trucs à régler, et, fait relativement important, mon propriétaire ne sait pas encore que je quitte son logement.

Vous comprendrez donc la promptitude avec laquelle je clos cet article.  Je vous quitte pour aller faire mon lavage, laver ma vaisselle, et laver les murs – tout cela avec une seule et même barre de savon Sunlight  au citron : j’ai épuisé tous les autres savons qui étaient présent dans l’appartement.

Sur ces belles paroles, à demain, Québec.

Un fait intéressant auquel j’ai songé aujourd’hui, concernant un mot de la langue espagnole, me fait penser à notre situation actuelle.  Le verbe esperar, en espagnol, possède deux significations qui, en français, sont très distinctement séparées.  L’une, très semblable à son équivalent français, veut dire « espérer », et l’autre « attendre ».  En ce moment, j’attends le propriétaire (Jordi, ex enfant-star) de mon appartement dans un parc à quelques mètres de la porte de mon appartement, et j’espère qu’il arrive bientôt.  J’attends qu’il vienne régler le problème de reflux d’égouts partout dans l’appartement, et j’espère que les odeurs nauséabondes seront éliminées d’ici l’heure où nous prévoyons aller au lit.  J’attends sur un banc de parc, ordinateur portable sur les cuisses, lettre de résiliation de bail dans mon sac, et j’espère que les 6 raisons que Sarah-Ève et moi avons clairement énumérées dans la lettre suffiront à ce que le propriétaire nous rende (en partie du moins) notre dépôt de 850 euros (+/- 1360 $ CAD).  J’attends, et j’espère, pour faire changement.

Le fait est que, à partir du moment où la décision de quitter notre estudio bajo a été prise, bizarrement (et heureusement ?), les problèmes concernant le logement n’ont cessé de s’additionner.  Les fusibles ne cessaient de sauter, même en pleine nuit, nous trouvions de plus en plus de coquerelles dans les tiroirs de la cuisine, les problèmes « d’odeurs de plomberie » prenant une ampleur déconcertante, nous passions le moins de temps possible dans l’appartement.  Les fusibles ne pouvant rester en position « marche » plus de quelques heures consécutives, nous ne pouvions donc cuisiner, faire une brassée de lavage, ou être sûrs de garder quelque nourriture périssable que ce soit dans le réfrigérateur.

Ce matin, après m’être déversé quelques cafés dans le gosier, Sarah et moi nous sommes mis en marche pour un grand ménage, advenant que le propriétaire décide d’user de l’argument « propreté » pour expliquer le problème de blattes (même si, avant le ménage, rien ne pouvait laisser croire une telle chose).  Le propriétaire s’étant engagé à nous envoyer un message texte aux alentours de 14h pour nous annoncer sa venue, et considérant qu’il était seulement midi, nous avons décidé d’aller à la plage, toute proche, tuer le temps.

  • 16h10 : aucune nouvelle de Jordi.  Nous l’appelons, chacun de notre cellulaire respectif (dans le cas où il dirait qu’il n’était pas sûr du numéro).
  • 17h30 : toujours aucune nouvelle, l’appartement empeste de plus en plus.  Il y maintenant une invasion de vers de terre sur notre plancher : nous n’enlevons plus nos souliers à l’intérieur de l’appartement.  Sarah-Ève décide d’aller prendre une douche, elle sens que tout empeste.
  • 17h45 : L’eau contenue dans les renvois de tout l’édifice est éjectée par le débit de l’eau de la douche, le tout sort par notre tuyau de laveuse, en plein milieu de la cuisine.  Le dessous de mon lit est inondé et j’ai tout juste le temps de retirer mon power supply d’ordinateur de sol, afin d’éviter que mon ordinateur ne saute . Septième appel à Jordi, toujours aucune réponse. Nous désertons l’appartement.
  • 18h45 : Jordi nous appelle, il sera à l’appartement vers 20h.
  • 20h10 : Jordi arrive à l’appartement, là commence la deuxième partie de l’article.

Oups

Notre propriétaire entre et constate l’ampleur des dégâts : notre plancher à des allures d’une certaine colline au Viet-Nam après le passage des américains (si nous remplaçons les être humains par des lombrics, bien sûr).  L’odeur assez poignante ne semble pas incommoder les narines de fer de notre proprio : son faciès semble dire que nous « beurrons un peu épais ».  Il appelle cependant el presidente, le responsable du bloc, ce que j’ai compris comme étant un locataire désigné pour régler les problèmes avec l’administration et avec le concierge.  Ce dernier, un homme d’à peu près 75 ans, debout dans le cadre de notre porte (en caleçons), nous dit qu’il n’y peut rien, que tous les voisins éprouvent le même problème.

Une fois le presidente parti, Sarah-Ève et moi donnons notre lettre à Jordi, laquelle lui indique que nous désirons quitter le logement, que nous ne sommes pas satisfaits des conditions sanitaires.  De plus, nous lui disons à quel point nous sommes déçus de la communication entre les deux partis, à quel point son manque de réceptivité a nui à notre bien-être dans son logement.

Nous croyant « blindés » en ce qui concerne l’argumentation, nous ne sommes pas trop nerveux.  Le seul élément de stress provenant du fait que seul le propriétaire peut décider du montant du dépôt qui nous reviendra, et que les derniers locataires ne nous avaient pas décrit Jordi comme très « réceptif » aux circonstances exceptionnelles.

Il nous expliqua donc, avec une langue de bois digne des plus grands politiciens, que rien n’était de sa faute.  Que les coquerelles s’étaient installées suite aux problèmes d’eau, qui étaient bien sûr à 100% la responsabilité de la ville.  Aussi, les problèmes d’électricité étant dûs à des fuites d’eau entrées en contact avec des fils traînant sur le sol, il ne pouvait rien pour nous.  Afin de se faire paraître encore plus gentil et paternel avec nous, Jordi nous invite même à passer les prochaines nuits chez lui (il ne manque cependant pas de répéter à plusieurs reprises « connaissez-vous beaucoup de propriétaires qui feraient ça, vous ? »).

Je met donc sur la table le point, irréfutable à mon avis, que nous l’avons appelé à plusieurs reprises, depuis la veille, et que, quand il ne reportait pas nos rendez-vous à plus tard, il ne nous rappelait pas.

Là commence le chapitre que j’ai nommé « Antoine jette le bébé avec l’eau du bain . »

Pour expliquer son manque d’assiduité au téléphone, il nous explique que la sœur de sa tante est décédée aujourd’hui, et qu’il ne pouvait pas nous rappeler pour cette raison.

Moi, toujours un peu sur mes gardes (et surtout que la veille, il nous avait dit la même chose pour reporter notre rencontre), je sens l’excuse facile d’écolier qui n’a pas remis son devoir, et invoque la mort d’une lointaine tante germaine.  Je lui répond donc :
«Tu nous as dit la même chose hier !  Ta tante n’a surement pas pris 2 jours à mourir ! »

Oups.

Mon vocabulaire trop peu riche m’a un peu coincé à ce moment, car mes propos n’ont pas seulement dépassé ma pensée, ils sont  carrément passés à côté.  Je voulais lui dire que, quand il est question d’affaires, de gros sous, il faut généralement laisser ses histoires personnelles à la maison.  Je voulais aussi dire que de nous envoyer un message pour nous dire qu’il nous donnerait des nouvelles plus tard, qu’il était occupé, n’aurait pas été trop forçant.  À la place j’ai échappé ces mots trop crus, trop durs.

Il me répond donc :
«¡ Que insensible eres ! », i.e. « Tu es tellement insensible ! », avec raison.

Il s’est donc mis à parler exclusivement avec Sarah-Ève, évitant avec grande attention tout contact visuel avec moi.  Il s’est mis à lui dire que nous pouvions discuter argent,  si Sarah le voulait.  Aussi,  il nous a sagement dit que que dans la vie ça ne marche pas comme ça, on ne s’en va pas quand ça ne fonctionne pas.

Nous en sommes donc là, les semelles clapotant dans le jus de vers, une drôle d’odeur flottant dans l’air (odeur que j’ai baptisée « Monsieur Merde », i.e. un mélange entre du M.Net et … ce qui jonche notre plancher )», et un verre de sangria à la main pour noyer nos soucis.

Je n’ai pas vraiment pris de photos ces derniers jours, pour cause de circonstances exceptionnelles.

Si dans les prochains jours nous n’arrivons à rien avec notre règlement de bail, nous avons toujours un numéro de dernier recours où appeler.  Une cuisinière d’un petit restaurant mexicain un peu sombre nous a tendu, à notre grand étonnement, la carte de la délégation générale du Québec en Espagne, située à Barcelone, à moins de deux kilomètres de notre appartement.

Comme quoi (gare au cliché !), le monde est petit.

The Boss et moi avons visité d’autres contrées de Barcelone aujourd’hui.  Il m’a susurré, de sa voix rauque et toujours juste, des mélodies toutes plus belles les unes que les autres.  Il accaparait mon ouïe, tandis que je n’avais d’yeux que pour la beauté qui s’offrait à moi.  Il m’offrait, des heures durant, ce métissage curieux, mais ô combien agréable que peut produire le fait de se promener dans Barcelone en écoutant en boucle tous les albums de Bruce Springsteen.

Quelques uns ont dû tomber dans le panneau, c’est certain.  Ils ont dû croire que j’ai succombé à la crise économique, que j’avais accepté une place dans un bar louche, et que je m’étais fait « ami  » avec le gérant de la place, surnommé The Boss.  Eh non.  Désolé.

La « rage » de Bruce Springsteen dont j’ai été victime s’explique par le fait qu’hier, aux alentours d’une heure du matin, luttant encore contre le décalage horaire, j’ai décidé d’écouter un film que j’avais en ma possession : Reign over Me.  Je ne suis pas particulièrement amateur de films démagogiques (dont certains se font une spécialité), spécialement pas de ceux qui exposent la « misère » des États-Uniens, qui ont tout connu, tout vu, tout vaincu.  Ce film, malgré le fait qu’il traitait – assez indirectement, c’est vrai -  du 9/11, sonnait très juste, assez à mon goût en tout cas.  Le personnage principal (interprété par Adam Sandler) et son trouble post-traumatique (qu’il étouffe en écoutant Bruce Springsteen) m’ont gardé les yeux grands ouverts jusqu’aux premiers chants des oiseaux.

Ce matin, The River, et Lost in the Flood ont donc servi d’accompagnement à mon œuf et à mon café.

Ne m’attendant même pas à recevoir un quelconque appel pour un emploi, j’ai donc investi toute ma journée dans le tourisme.  Durant cinq heures, sans arrêt, j’ai chargé la carte mémoire de mon appareil photo de clichés de la Plaza de Catalunya, du Parque de la Ciutadella, et du Parque Montjuic.  Le but ultime de ma visite étant d’aller faire un tour au MNAC (Museu Nacional d’Art de Catalyna [que le guide Routard désigne comme le plus beau musée d'art roman du monde !]), j’avais prévu faire quelques détours, éviter les grandes artères, et flâner un brin, comme j’aime tant le faire depuis mon arrivée ici.

Une fois arrivé dans lesdits détours, j’ai décidé de faire d’autres détours, et de voir ce qu’il y avait un peu plus loin.  Je me suis finalement retrouvé dans un magasin de disque – à plus de 6km dépassé destination finale – à chercher des disques d’un groupe mexicain connu de moi seul.  Il est important de mentionner que je n’avais aucune espèce d’idée de l’endroit où je me trouvais (sinon que le magasin de disque s’appelait « Carlito’s CDs »), que le temps filait à toute allure, et que, comble de malchance, Carlito n’avait aucun disque de mon groupe mexicain.

19h23, arrivée à la porte du MNAC, je jette un coup d’œil à l’horaire : 8h – 19h.  Bon, au moins je me serai un peu musclé les fessiers et travaillé mon bronzage (comme s’il était vraiment en danger ici).

Je dois faire un aveu (dans cette tribune des plus privées…) : je me doute de ce que les gens autour pensent de moi quand je prend des photos.  Les photos de monuments seuls ne m’intéressent pas plus que ça, les photos de chutes d’eau, de couchers de soleil ou de chiens qui font des backflips n’allument rien en moi.  Ce qui m’intéresse, ce sont les gens, et le contexte dans lequel ils sont placés.  Par exemple, aujourd’hui, j’étais sur un promontoire d’où on peut quasiment voir Barcelone en entier.  Je sais que je suis, dans le même après-midi, probablement le cinquantième à prendre cette photo, et que le contenu des cartes mémoire de ces cinquante personnes pourrait être échangé sans que personne ne s’en rende compte, ni ne s’en choque.  Les sujets de photos qui sont, à mon avis, les plus propices à faire des photos réussies (et uniques) sont les êtres humains, en particulier les jeunes enfants.  Mis à part quelques exceptions, ces derniers n’ont pas conscience du fait qu’il faut se donner un air, ou être gêné, ou agir à la blague sur une photo.  Ils ne remarquent souvent même pas qu’on les photographie.  Les adultes aussi font d’excellents modèles, mais il est beaucoup plus gênant de demander à un étranger « Faites comme si j’étais pas là, vous paraissez bien à cet endroit, je vais prendre 70 photos de vous. »

Il y a par contre toujours des « dommages collatéraux » à agir ainsi, i.e. les parents, ou leurs amis, qui voient mon manège.  Ces derniers froncent les sourcils, paraissent sceptiques, voire outrés, de me voir aller.  Je fais donc un mea culpa : j’ai l’air d’un pas fin, et je m’en excuse.

Je vous concède que ma journée ne fera jamais un épisode de Twenty-Four, mais pour moi, ça fait la job.

Il y a du nouveau, et pas à la fois.  Hier, j’ai bien sûr (vous commencez à connaître la rengaine), été distribuer des CV un peu partout, dans des bars, des pubs, des restaurants, et une ou deux pharmacies du coin que j’avais oubliées.  Je répétai ad nauseam cette phrase, un peu maladroite, mais qui a au moins le mérite de ne pas passer par quatre chemins :
«  –  Hola.  Quisiera saber si ustedes necesitan alguien para trabajar aquí. », i.e. « Bonjour, j’aimerais savoir si vous avez besoin de quelqu’un pour travailler ici »
La formulation laisse sous-entendre que je serais prêt à faire un peu n’importe quoi.  On me répond 80% des fois :
« - Lo siento, somos completo. », « Désolé, nous sommes complets. »
Et 20% des fois :

« No sé si necesitamos alguíen, pero voy a tomar tu curriculum », « Je ne sais pas si nous avons besoin de quelqu’un, mais je vais tout de même prendre ton CV. »

Cependant, hier, fait rarissime, un pharmacien me répond, l’air à demi-sûr, se demandant si je serais un bon candidat, que ça fait très longtemps qu’ils recherchent un technicien en pharmacie (en l’occurrence, moi !).  Il me dit aussi que s’ils ont à me rappeler, ils le feront très, très bientôt.  C’était hier avant-midi, et toujours rien.  Et l’ultimatum que je me suis fixé, ultimatum qui déterminera si je quitte Barcelone prématurément ou pas, approche à grands pas.

D’ordinaire, mon hyperactivité légère (auto-diagnostiquée, soit dit en passant) me sert à bien des choses : elle me permet de suivre mon imagination en constante ébullition, me donne l’énergie d’entamer plusieurs projets à la fois, de jongler avec des dizaines d’idées d’une seule main.  En ce moment, les évènements la musèlent, la confinent au tréfonds de ma caboche et la rendent incapable de s’exprimer.  C’est bien beau de travailler son tan , mais il manque quelque chose.

Je me sens un peu comme quand, à l’école primaire (tous s’en souviendront), l’heure de la récré approchait, et que tous les yeux étaient rivés sur l’horloge au dessus de la porte de la salle de classe.  Les six ou sept minutes qui nous en séparaient étaient les plus longues de la journée.  Moi, je regarde mon téléphone cellulaire depuis le 28 mai, et j’ai cette même impression que le sable coule trop lentement dans le sablier.

Il ne faut par contre pas croire que je suis malheureux ici : hier, en dévalant la Carrer de la Marina (magnifique boulevard qui unit le port olympique à la Sagrada Familia) et en chantant Give me the beat boys des Doobie Brothers qui jouait dans mes écouteurs, j’aurais pu difficilement pu être de meilleur humeur.  Cependant, une fois la playlist terminée, une fois mes yeux de retour sur mon cellulaire (pour ne voir aucun appel manqué), j’ai dû retomber les deux pieds sur terre.

Advenant que d’ici vendredi après-midi je n’aie reçu aucune nouvelle des employeurs à qui j’ai offert mes services, je devrai repartir dans ma caravane, « paqueter mes ptits », et me trouver un autre endroit.  Non seulement je trouverai (fort probablement) plus facilement un emploi dans cet autre pays, mais il y a fort à parier que les loyers y seront aussi plus bas.  Mon choix devra s’arrêter entre la Belgique, la France ou la Suisse, tous moins durement frappés par la crise que la péninsule Ibérique.

En attendant, je fais la « grosse vie sale . »  Je mange, écoute de la musique, me fais griller comme un lézard pendant des heures, flâne dans la (presque trop) belle Barcelone, et éreinte mon appareil photo.  En attendant, j’inonde le web de mes photos, de mes articles, de mes commentaires sur Facebook, en tapant du pied intérieurement.

En attendant, j’attends…

Depuis quelques jours, chose très surprenante à Barcelone, le temps est gris.  Un peu comme moi d’ailleurs.  Je me sens maussade, déçu d’avoir à affronter la dure réalité qu’est la crise économique.  Après avoir fait le décompte, j’arrive à un nombre qui m’effraie un brin moi-même : j’en suis à 13 CV distribués, aucune réponse.  Après être allé embêter quelques propriétaires de commerce du coin (pour leur offrir mes services), j’ai décidé de ne pas rentrer à l’appartement tout de suite, et d’aller prendre quelques photos.  J’ai flâné sur la plage, en essayant de me changer les idées un peu.

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